Le Pont de Pierre: un embrouillardmini-3-

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Il est un second phénomène, mais ce n’est peut-être, lui, que l’autre face de la nuit, son négatif de blancheur. Le brouillard…En ce temps-là, une inondation vaporeuse, une opaque buée débordait le lit du fleuve, transformait en spectres grues et hangars, gagnait implacablement les quartiers proches des quais, la ville entière. Bordeaux, comme Saint-Pétersbourg, connaissait alors « ses nuits blanches. Elles n’étouffaient pas seulement les formes, mais aussi les sons, les voix, les réduisant à leurs propres échos…. »

 Michel Suffran

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Parfois le Pont se fait sombre

Le temps d’un ciné

Dans le brouillard la ville s’estompe

Au temps minéral bordelais s’unit

Avec une douceur qui n’est que lacis

Le temps folle  bille en tête

Le jour s’effiloche et tombe dans l’oubli

Le temps d’une bulle légère

Les passants frileux se pelotonnent

Le temps d’un carillon en folie

Bientôt ténus comme des ombres

Le temps d’un rêve

Grise grisaille muraille au fil rompu

Le temps d’un abordage

Avec le ciel de cendre uniformément repenti

Au  temps des roseaux

Les voix tombent en à-plats et ne portent plus

Le temps d’une ritournelle batelière

L’écho des cris, des rires, des chants ravalés

Le temps d’une danse

Le tram s’articule, gémit comme voiture hantée

Le temps d’un port relégué

 S’ouvre, se ferme, s’élance, échappe au Lion

Le temps de prendre la clé Deschamps

Et s’en va cahoter vers l’horloge du temps

Le temps Far-Est, d’une gare d’Orléans

Le temps de fermer les yeux.

Maïté L

à suivre, le temps de neige…

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Bordeaux la blanche surgit un jour de la nuit…

20 commentaires

  1. Images adouçies par la brume … Et tes mots sont les voix qu’évoque Apollinaire dans Vendemiaire :

     » Un soir passant le long des quais déserts et sombres
    En rentrant à Auteuil j’entendis une voix
    Qui chantait gravement se taisant quelquefois
    Pour que parvînt aussi sur les bords de la Seine
    La plainte d’autres voix limpides et lointaines  »
    Qu’elle est belle ta ville ! …
    Bisous

  2. Paroles de Julien Duvivier à peine égratignées :

    – « Du lundi jusqu’au samedi,
    Pour gagner des radis,
    Quand on a fait sans entrain
    Son boulot quotidien,
    Subi le propriétaire,
    Le percepteur, la boulangère,
    Et trimballé sa vie de chien,
    Le dimanche vivement
    On file à Bordeaux,
    Alors brusquement
    Tout paraît charmant!

    Quand on se promène au bord de l’eau,
    Comme tout est beau…
    Quel renouveau…
    Paris au loin nous semble une prison,
    On a le coeur plein de chansons.
    L’odeur des fleurs
    Nous met tout à l’envers
    Et le bonheur
    Nous saoule pour pas cher.
    Chagrins et peines
    De la semaine,
    Tout est noyé dans le bleu, dans le vert…
    Un seul dimanche au bord de l’eau,
    Aux trémolos
    Des petits oiseaux,
    Suffit pour que tous les jours semblent beaux
    Quand on se promène au bord de l’eau… »

  3. Ta ville est merveilleuse Maïté et j’ai le coup de coeur pour la Garonne et ce magnifique pont 🙂
    Tout semble si doux comme tes mots!
    Bisous

  4. Je me suis surpris devant le Pont de Pierre dans la lueur entre mi-jour et mi-nuit écrivant en images le récit d’un moment de brouillard et la rêverie. Il y a les silhouettes frileuses blotties dans leurs camisole de chaleur. Les bruits sont feutrés percés une fois par un carillon en folie. Aux pieds du Pont de Pierre qui expire du brouillard, un grand Fleuve d’amont en aval, va sempiternellement à la rencontre des vagues océanes. Un tram désarticulé grince de toute sa ferraille et le froid me tenaille, je n’ai pas senti le temps passé: Il ne fait plus jour mais il n’est toujours pas encore nuit.
    Merci pour ce momEnt de rêverie éveillé.

  5. Merci pour ton beau texte Maité !
    Je crois que tu aimes ta ville, c’est ce que l’on ressens à te lire ! « Le temps » d’une vie, ou parfois moins, à côtoyer sa ville crée des liens, des habitudes, des plaisirs, des souvenirs…Et puis les grandes villes sont des lieux d’Histoire, de beautés, comme sur tes belles images ! J’aime sur la première, joliment cadrée, la flèche de la cathédrale qui répond aux candélabres du pont ! J’aime la lumière douce et brumeuse, pas facile à rendre, la flèche qui se reflète…Et puis la dernière avec ses dégradés de gris si délicats du petit jour ! Belle semaine à toi Maïté !

  6. Dans sa majesté estompée
    Temps passé, temps présent
    Reflets changeants
    Ombres passagères
    Rêveries dans les gris bleutés
    Dans sa majesté estompée …

  7. @ Veronica

    à voir! à voir! C’est assez rare!
    ***
    @ Apolline

    La honte: ma lecture d’Apollinaire remonte à l’année de mon bac!
    Il faut que je m’y remette!
    Bisous Apolline.
    ***

    @ JEA
    Cette chanson grâce à vous chante dans ma tête: égratigner dites-vous? Vous n’y pensez pas! Quel bel hommage aux bords d’eaux. Avec en arrière-plan le visage et la voix de Jean Gabin.
    Merci à vous.
    ***
    @Denise
    Ma ville est merveilleuse, du moins le parti-pris que j’en ai… Pour le reste…
    ***
    @ Sergio
    C’est un dédoublement de lieu, un transport de rêve éveillé sorti des nuages et du brouillard: et c’est beau; un moment de poésie unique.
    ***
    @ Lautreje
    échange ou addition de pont : un+ un , recto, verso, sud et nord et voguent les flots.
    Sans aucun doute nous reconnaîtrions-nous à la façon de laisser surfer le regard du pont sur l’eau, de l’eau au pont avec un sourire béat, une absence de présence…
    La Tour Eiffel s’il vous plaît?
    La porte de Bourgogne s’il vous plaît?
    Paris-Bordeaux en quelques mots.
    ***

    @ Danièle
    de halte en halte
    Nos pas dessinent le pont
    Mouettes au vent
    ***
    @ Fifi
    Je crois aussi que je l’aime avec une certaine retenue, une timidité devant cette grande dame de l’Histoire qui m’a façonnée bien plus sûrement que ma campagne natale.
    Comment se porteront tes vignobles cette semaine, Fifi?
    ***
    @ Marithé
    « temps passé, temps présent »
    ou les voix parallèles du temps.
    « Dans l’eau du temps qui coule à petit bruit,
    Dans l’air du temps qui souffle à petit vent,
    Dans l’eau du temps qui parle à petits mots,
    Et sourdement touche l’herbe et le sable… »
    NORGE (qui inconsciemment m’a sans doute inspirée).
    ***

    Merci à vous tous. Le Pont dans le brouillard, je le trouvais un peu ingrat, peut-être parce que le brouillard m’avait collé aux basques. Vous avez ressenti de la douceur: de fines particules de brume en suspension, comme un voile léger mettant de la distance dans l’énoncé du temps.

  8. Dans le brouillard tout s’estompe, la réalité est parallèle propice à emprunter le corridor de la rêverie. La rêverie est l’amie des poètes.

  9. Le temps de m’apercevoir que tes mots sonnent si bien, résonnent de près et de loin; clartés dans la brume.
    Merci et bonne fin de journée!

  10. @ Armando

    Le monde peut être gris et sans soleil ou clair de tout ce que nous y mettons : un peu de lumière intérieure projetée, un peu de beauté captée dans l’instant: c’est ainsi que le Pont parle à chacun d’entre nous. Armando, il y aura toujours un peu de gourmandise dans la découverte, toujours un peu de gourmandise dans le fait de retrouver le Pont.
    Bisous et bon we .

  11. Les vignobles ont froid et les promeneurs sont rares. Les viticulteurs aussi qui ne travaillent guère par ce temps à se geler les mains. Va falloir attendre que le thermomètre remonte pour reprendre avec plaisir les promenades. Je t’embrasse Maïté !

  12. Ces grises photos de brume, très réussies, évoquent si bien tous les arrières pays marins.

    « L’heure appartient à la brume
    Et le jour qui se cherche
    N’a pas encore trouvé son âme …

    Hâtons nous, hâtons nous,
    La nuit n’a plus de voix
    Le grand livre de l’ombre doucement se referme
    Il faut sortir du silence
    Et affronter le décor
    Sans se perdre soi-même »

    Victor Varjac

  13. @ fifi
    ici aussi les vignes des Graves ont les pieds dans la blancheur; c’est très rare que la neige tienne comme cela une semaine.
    Bonne semaine Fifi, et vive le redoux!
    Je t’embrasse aussi.

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