Le Pont de Pierre saupoudré de neige et autres pensées -4-

13 décembre 1945

« La nuit, la neige est soudain tombée,

le matin  commence avec des corbeaux

qui s’envolent de branches toutes blanches.

Hiver à perte de vue dans la plaine de Brousse:

on pense à l’infini sans fin ni commencement.

Ma bien-aimée,

la saison a changé d’un bond

et sous  la neige,

                         fière et laborieuse,

                                                               la vie va son train.

Être dehors  maintenant

lancer mon cheval au grand galop vers les montagnes…

–« Tu ne sais pas monter à cheval! » me diras-tu.

Mais assez plaisanté et ne sois pas jalouse.

Une manie nouvelle m’est venue en prison:

j’aime la nature– bien moins que je t’aime.

Et vous êtes toutes deux loin de moi. »

NÂZIM HIKMET/ IL NEIGE DANS LA NUIT

***

Il neige

Incroyables papillons d’hiver

Ont embrassé lavande papillons d’été

Baiser de feu dans

Petit matin dans

 la lumière ocre

Un rideau de virgules serpente

D’étoiles blanchies une à une

Autour du lampadaire

A la poudre du mythe

Un souffle de silence

Froid-mais est-ce vraiment le froid ?

Frais- sous la main, sous la langue

Petites vagues à suivre des yeux

Et puis bientôt tout est lisse

Craque sous les pas

Marcher fait crisser la neige

Qui danse encore avant l’oubli

et glissent les heures

D’infini silence, blanches heures

Qui

Pas après pas mènent

irrésistiblement vers

 le Pont

Immuable sur Garonne figée

Aux abords les mouettes criardes

Et les passants étonnés

D’image en image le jour se consume

Au bord de la parenthèse habillée de telle parure

Le Pont s’immobilise et givre : il est mi-jour

Solitaire

Soliloque

 sur bords d’eaux

Une fois n’est pas coutume.

Maïté L

***

Tant d’années à Bordeaux et je n’avais encore jamais vu le centre ville sous la neige. L’occasion était trop belle de suivre les rails du tram déserté, de regarder glisser les luges et les vélos, de saluer les bonshommes de neige, de prendre possession de cette ville livrée aux piétons. Mais il ne faut jamais oublier, malgré les contours ouatés qui semblent aplanir les réalités qu’

« Il neige dans la nuit.

Ce soir peut-être

                                    tes pieds mouillés

                                                                         ont froid.

Il neige.

Et alors que je pense à toi, 

                                                   à l’instant même,

                                                     une balle peut te trouer le corps, là,

Et alors, c’est fini,

ni neige, ni vent, ni jour, ni nuit…

Il neige.

Et toi,

            qui déclaras « No pasaran »

avant de te planter

                                    devant la porte de Madrid,

                                    tu existais sans doute. »NÂZIM HIKMET (25/12/1937)

***

Allez donc savoir pourquoi

simultanément

les pensées se télescopent…

Il neige dans la nuit

Il neige au point du jour

Mais…

Avons-nous beaucoup avancé dans le monde?

La blancheur du temps  a son revers noir.

tous ceux qui sont dans la misère ici, à notre porte

N’ont même pas le regard que nous accordons aux bonhommes de neige.

***

S’il suffisait de passer le Pont!

***

32 commentaires

  1. Oui, s’il suffisait de passer le pont pour que le monde s’améliore…
    Magnifiques photos d’un Pont magique. Merci!

  2. Tu lui a tourné autour au Pont de Pierre, avec la neige comme complice et à coeur joie ! On ne photographie bien que ce qu’on connait bien et j’ajouterais: ce qu’on aime. J’aime les cadrages serrés cette fois ci des photos 2 3 4 ! Le mouvement d’une herbe au premier plan sur la 2 qui imite la courbure d’une arche; le pont qui traverse l’image en diagonale sur le 3; l’arche qui sert de cadre à l’avenue enneigée sur la 4. Et puis l’avant dernière où le pont enneigé se déroule presque comme une montagne vers le ciel gris, avec ses deux rangées de candélabres qui montent fièrement la garde ! J’aime aussi le bonhomme de neige super équipé de yeux kiwis, d’un chapeau casserole et d’un cache nez pour parer au froid….Impassible le Pont de Pierre observe cette créativité joyeuse.
    Il va sans dire que n’avoir pas de toit dans ces conditions ne permet pas, ou plus, l’insouciance des jeux de neige.
    Merci pour tout Maïté !

  3. Sur la dernière photo as-tu remarqué au centre le regard discret mais pénétrant d’un lutin aux cheveux hérissés ? La neige enrobe doucement les formes, elle est propice pour transcrire une autre réalité d’un même univers.

  4. Il suffit de passer le pont…
    Il ne suffit même pas d’ordonner qu’il soit construit.

     » Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
    Pour la première fois l’aigle baissait la tête.
    Sombres jours ! L’empereur revenait lentement,
    Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
    Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.
    Après la plaine blanche une autre plaine blanche.

    Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
    Pour cette immense armée un immense linceul. (…) »

    Victor Hugo

    « Attention piéton
    Une âme est sous les cartons

    Petit tas mis là
    Sans tatamis sans matelas
    Une odeur de cendre
    Une vie sans valeur marchande
    Jolie passante
    Mercedes éblouissante
    Oh là sur le monde
    Un peu de honte qui monte

    On dirait que le ciel est nerveux
    Que le soleil se sent morveux
    On dirait que le ciel a peur d’eux
    Que le soleil se sent (…)

    Alain Souchon

  5. En réfléchissant – seuls les miroirs réfléchissent, mais pas de bol à l’envers-, le pont peut être aussi celui d’un bateau.

    L’équipage en a, en principe, la « maîtrise » pour traverser une mer ou un « bras » de mer (sans allusion à un accident récent). Un « pont », de préférence avec une coque et des voiles, peut aussi par métaphore offrir à ceux qui l’empruntent une sensation de de faire corps, parfois même esprit- quand on le retrouve au milieu des voiles- avec le bateau (Cf la chanson posthume de Jacques Brel » prendre une cathédrale de Flandres ou bien d’Artois et écouter chanter les voiles ». Superbe). Une sorte de pont corps et sprite. Mais on retombe dans le même problème: « Le vent ne profite pas à celui qui ne sait pas où il va » comme disait André Gide.

    Résumons: Le pont demande donc un savoir faire, voire un savoir exister pour ne pas dire, être, et le plus souvent à plusieurs. Alors là, je vous dis pas, voila qui se complique. On dit d’ailleurs l’arche de Noe, qui autant que je sache, n’était pas construite en sapin de Noël (c’est nul) normal, Noël c’était après. Reste le Styx, et là c’est une autre paire de rames. Mais c’était avant. Avant que Moise assèche la mer Rouge. Reprenons. Pour peu que le Père éternue, la tempête se lève. Ah non, je me trompe, il est éternel. Mais il parait qu’il a du souffle divin. Donc, le vent se lève à nouveau et il faut tenter de vivre.

    Si l’équation est exacte, vous pouvez vous fier au Père ou alors aux ingénieurs des Ponts et Chaussées. J’en connais aux moins deux, des ingénieurs, c’est moi, enfin pas tout seul, qui les ait fait. Misez sur les trois c’est plus sûr comme disait Blaise Pascal , l’inventeur de la machine à calculer, du vide qui existait avant lui mais il l’a découvert en haut du Puy de Dôme en tapant du pied dans une boite de sprite, et du fameux Pari, sans s, argument sceptique du père des Provinciales . D’ailleurs, il disait que le plus grand malheur de l’homme c’est de ne pas rester tout seul dans sa chambre, donc pas d’ingénieurs dans sa filiation. Père ou ingénieur, prenez une assurance, c’est plus sûr et meilleur pour les flux financiers, sauf accident, mais bon.

    Je vais vous laisser tenter de vivre. Excusez ce petit délire ce qui en latin veut dire sortir du sillon ( de la charrue ce n’est pas une blague). eu pour conclure ce WE, c’est dommage, il n’y a pas de PONT.

    Bonne semaine

  6. @ Monique
    Oui, ou s’il suffisait d’unir les deux rives pour ne plus faire qu’un!
    Souvent j’ai l’impression que le monde, comme le climat, tourne à l’envers.
    Merci de ta visite.

  7. @ JEA

    ce ne serait pas toujours des enterrements de première classe. Quant aux errements il ne sont que le résultat de chemins brouillés avec l’impression de marcher sur des œufs (en neige).

  8. @ Fifi
    devant tant d’observations pertinentes, je ne peux que m’incliner. Il fallait bien faire un choix car quand on aime, on ne compte pas(ses photos) afin d’immortaliser ces instants précieux.Mais il est vrai que croiser tous ces sans-abri en ville par ce froid(alors qu’en plus je m’étais allégée au maximum, hormis pour la photo) et savoir certains de mes amis avec des températures proches de zéro dans leur appartement me révolte.

  9. @ Sergio

    bien vu! Je reconnais là l’œil du photographe!
    Il est là le lutin et ces touffes d’herbe que je trouve déjà très expressives le servent bien. Pour être honnête, je ne l’avais point vu car mon regard était surtout attiré lors du cadrage par la Bastide et le Pont de Pierre vus comme sur un écran!
    Super! J’aime ces imprévus qui se révèlent à la lecture des photos!

  10. @ Frantz
    La neige linceul et les seuls corbeaux comme témoins noirs de l’Histoire: est-ce pour cela qu’ils nous font frémir à l’évocation de l’aigle?
    J’ai cherché, mais en vain ce texte que j’avais écrit sur les hommes de la rue, sans valeur marchande que celle de l’encre de leurs journaux pare-vent et de leurs cartons-matelas.

    Dans votre deuxième message , il y a du tangage et du vertige pour l’esprit qui prend le pont tantôt à l’endroit, tantôt à l’envers, en creux ou en bosse glissante par temps de verglas.
    Du Puy de Dôme je ne connais que le mauvais temps, celui qui embrume et fait pleurer les sommets et sur les Pont et chaussées j’use mes souliers sans quitter des yeux les cathédrales et autres flèches haut lancées. Mais je comprends la fierté du Père et les mots flirtant avec les sens non interdits. Les Ponts ne sont pas toujours sur l’onde: ils sont parfois au-dessus des autoroutes de la vie: il suffit d’une main tendue.
    Quant au sillon, il ne suit pas toujours la pensée ou l’inverse et il est des cheminements dont on ne sait parfois où ils mèneront, mais rassurez-vous, j’y vois quelques fils conducteurs, quelques aiguillages, , quelques cailloux de Petit Poucet.

  11. Merci Maïté pour ma petite pomme de pin, elle a mis « ses crampons » pour rejoindre la berge précautionneusement 🙂 Merci ! Belle semaine à toi !

  12. @fifi

    Sais-tu que j’ai sa jumelle? Je la garde bien précieusement dans une petite boîte, ma pigne minuscule trouvée par notre petit loup alors qu’il n’avait que quelques mois.

    Merci et belle semaine aussi sans trop de neige surajoutée.

  13. La neige immaculée ne cache pas la misére du monde mais feutre dans le silence les cris de désespoir des plus démunis.
    Très belles photos que tes mots rehaussent avec tant de talent. La neige est si belle et le froid si cruel.

  14. La neige si belle feutre dans le silence les cris de désespoir des plus démunis.
    Tes photos si jolies nous montrent Bordeaux sous un jour différent. Tes mots toujours justes et empreints de sensibilité accentuent la beauté du blanc immaculé de la neige et traduisent combien le froid peut être cruel.

  15. je me suis aperçu que mon » délire « du dessus est parsemé de quelques fautes d’orthographe. Normal pour un délire me direz vous.

    A l’écrit, c’est cependant rare. mais avec ce fichu clavier qui me tue la vie, j’en fais à la pelle et comme je ne me relis pas très bien, voilà le résultat. D’ailleurs, une véritable faute d’orthographe est-elle une faute au véritable sens du mot, ou une erreur ?

  16. @ Frantz
    Pas d’inquiétude, Frantz : le clavier ou la vue se révèlent parfois dans toute leur traîtrise; y compris dans le rythme de la pensée différent de notre vitesse de frappe: les générations qui nous succèdent ont souvent le clavier greffé au bout des doigts depuis leur naissance ou tout au moins depuis leur naissance au monde de l’ordi;ce n’est pas notre cas.

  17. « Vous souvenez-vous
    De cette Margot
    Ma grand-mère
    Qui les aimait tant.
    Elle chantait pour
    Entraîner les enfants »…
    Figure-toi que la grand-mère de Marguerite s’appelait Marguerite 🙂
    Je pense qu’elle sera toute émue de lire ton poème ! Merci pour elle et pour moi !

    Les températures sont à nouveau positives et c’est un soulagement. Pour toi aussi je pense.
    Garde précieusement ta petite pomme de pin. Se rajoutera une belle collection de cailloux de toutes les formes et couleurs quand ton petit loup reviendra ! Quelle douceur d’être grand’mère !
    Bonne fin de semaine Maïté !

  18. et oui, s’il suffisait de passer le pont pour découvrir un monde plus fraternel ! Beau mariage de mots et de photos et la découverte d’un poète que je ne connaissais pas . Merci

  19. @Fifi

    Coïncidence, Fifi: que de marguerites dans ce bouquet! Pour une si belle photo!
    Après la neige, c’est (presque le printemps). il paraît que les hirondelles commencent à revenir et cet après-midi, j’ai vu dans le ciel passer les grues cendrées en route vers le nord.

    Merci Fifi de cultiver l’art d’être grand-mère…
    Bon dimanche!

  20. @ Ulysse

    Bienvenue ici près du Pont qui fut à l’honneur hier dans l’émission Thalassa(mais il y aurait à dire sur cette émission qui n’était pas à une erreur historique et une erreur géographique près!).
    Nous avons toujours à découvrir, chez les uns, chez les autres: c’est passionnant.
    Merci.

  21. « Tous les ponts du monde, des plus anciens aux plus récents, comme celui sur lequel, voyageur,
    tu es en train de passer, ont un trait commun : ils vibrent.
    Si tu arrêtes ta voiture, que tu en descends
    et appuies ta joue sur le parapet,
    tu en percevras parfaitement le tremblement.
    Parmi l’infinité des types de construction,
    le pont représente celui où l’homme a transmis
    une partie de son trouble, ses angoisses, ses espoirs,
    sa terreur et ses rêves » …

    Ismaël Kadaré

  22. @ Marithé

    une très belle citation.
    J’ai déjà ressenti cela, plusieurs fois et cet homme sait de quoi il parle.J’aime aussi la conclusion qui nous renvoie à nous-mêmes.
    Merci, mille fois.

  23. @ Anne Jutras

    Ce jour-là, j’ai en effet croisé quelques bonshommes de neige: ce n’est pas si courant ici!Celui-ci a un petit air canaille avec sa casquette-casserole de rappeur, ses yeux lumière-kiwis,ses bras-balais en ailes qui lui donnent un air de flotter dans la neige.Et puis, il s’inscrit dans les tons du Pont de Pierre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *