8- Lettre à notre vieux Zetor

« Et des nuages très haut dans l’air bleu

qui sont des boucles de glace

la buée de la voix

que l’on écoute à jamais tue » *

*^¨*¨¨*

Lettre à notre vieux Zetor, 40 chevaux sous le capot.

Au cours de ces dernières années, tu avais repris du service, mais te voilà rattrapé par l’âge.

Tu as connu tes heures de gloire dans les années 70 passant des prairies de marais aux prés à vaches, du travail en forêt aux transport de paille, des champs de pommes de terre, maïs et citrouilles au sauvetage des voitures en perdition dans les fossés.

Il paraît qu’un jour, la Dame aux Fleurs t’avait paré, ainsi que ta charrette, de mille couleurs, de mille fleurs, afin de faire de l’anniversaire d’une petite voisine un jour inoubliable.

Tu devais être bien fier de porter, au milieu des rires et des cahots, pour un doux frisson de « même pas peur » tous les enfants présents. Tu les conduisis jusqu’à la cabane de l’ogre, ainsi dénommée par notre fils nourri de contes.

A l’époque, le tracteur, c’était le travail et tu ne pensais pas à faire de même, de manière festive, avec le petit-fils de la maison. Alors il avait fallu insister un peu pour donner à un dimanche un parfum particulier de lande et de bruyère… Enfin, toi, tu étais sans doute partant, mais le Papi conducteur, ça le faisait rire. De son temps…

Cher Zetor, tu perdis ton maître et rien ne fut plus jamais pareil.

La Mamie aux Fleurs t’aurait bien vendu, mais pour nous, ce n’était pas la même histoire. Malgré les aléas personnels, nous étions bien décidés à continuer!

C’est ainsi que tu as retrouvé un conducteur, par intermittence, certes, mais plein de bonne volonté.

Et toi, tu faisais de ton mieux dans la forêt, gardant la trace des chemins, portant divers matériaux sur ton antique charrette.

Je t’ai même vu servant de support à la grande échelle afin de permettre à l’Homme de tutoyer les cimes et les élaguer, tronçonneuse à la main.

Oh bien sûr, tu avais attrapé quelques manies! Notamment celle de t’arrêter n’importe où, n’importe quand, et de ne pas redémarrer; cela ne te serait jamais arrivé avant mais tant pis pour toi: tu as parfois dormi dans la forêt! Il nous fallait revenir le lendemain, avaler les km et assister à ton redémarrage, frais comme un gardon.

Parfois, tu te sentais si bien dans le chemin des Houx que tu y piquais un roupillon, tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, restant sourd au klaxon des voitures.

Quand cela t’arrivait sur l’airial, ce n’était pas bien grave, mais les gens ont dû nous prendre pour des originaux de te laissait dehors.

Sacré garnement!

Évidemment, on te fit réparer et le spécialiste te remit en état comme il put. C’était un passionné de vieux engins.Tu fus même chaussé de neuf! Tu avais dû marcher par inadvertance sur un bout de verre bien acéré servant, à notre grand dégoût, nous, lecteurs de La Hulotte, à soi-disant régler leur sort aux taupes.

Nous savions que l’embellie ne durerait pas autant que le marché de Dax, mais il est permis d’espérer, n’est-ce pas?

Tu n’avais plus de freins, mauvais garnement, mais tu faisais encore grandement l’affaire avec ton rouleau landais, ton gyrobroyeur, ta nouvelle charrette, construite maison, plus légère à atteler par un homme seul. Tu tirais des arbres, tu aplanissais le terrain, tu allais de-ci de-là, au moins une fois par semaine.

Un jour d’août de je ne sais quelle année, on organisa même une sortie surprise avec famille et amis.

amis, famille et chiens en goguette
une première aux commandes

Jusqu’au jour où…

Début mars 2020, tu avais tant à faire que tu partis dans les plantations, sans tenir compte du terrain spongieux et tu y restas! Pire, tu t’enfonçais encore plus si on tentait de t’en sortir.

Il fallut toute l’amitié d’un autre sylviculteur et le matériel adéquat pour te sortir de l’ornière.

Tu rentras, plein gaz au garage dans la nuit noire… et …

*¨¨*¨¨*

«  J’aurai cette marque sur moi

de la nostalgie de la nuit

quand même la traverserais-je

avec une serpe de lait« *

*¨^*^*

Ce n’était pas encore le confinement mais c’était une question de jours.

Pauvre de toi! Tu as dû te sentir abandonné du genre humain au fond de ton garage.

La Dame aux Fleurs (et ses 95 printemps d’alors) a quitté les lieux deux jours après le confinement. Elle ne savait pas encore qu’elle ne reviendrait plus. Nous non plus.

Comme tout un chacun, nous avons pris notre mal en patience mais notre vie a été bouleversée.

Mon vieux Zetor, ainsi s’est achevée ton existence de tracteur. Tu n’as plus jamais démarré et nous n’avons trouvé absolument personne pour s’occuper de toi. Nous avons tapé à plein de portes: la panne est identifiée, les pièces pas forcément disponibles, le montant des réparations sans doute conséquent au vu de ton âge…

ET NOUS NE FAISONS PAS LE POIDS face aux contrats qui lient les réparateurs potentiels à l’agroalimentaire, aux grands domaines.

Un demi-siècle de bons et loyaux services… Fin de l’histoire.

Et nous voilà bien ennuyés!

« Il y aura toujours dans mon œil cependant

une invisible rose de regret

comme quand au-dessus d’un lac

a passé l’ombre d’un oiseau« *

*^*^*

*Les extraits poétiques sont toux extraits du livre L’ENCRE SERAIT DE L’OMBRE »

de PHILIPPE JACCOTTET.

Juste pour lui rendre un hommage discret mais ô combien mérité.

21 commentaires

  1. Eh bien, en voilà une vie bien remplie d’un brave et vieux Zetor. Tu t’adresses à lui comme si cétait une personne. Eh oui ! pourquoi pas, les tracteurs ont une âme, celle des propriétaires qui ont partagé tant de moments laborieux avec ces mécaniques. Donc impossible qu’il ne suscitent pas d’émotion. C’est mon cas lorsque je vois une vieille mécanique même si je n’ai pas de souvenirs directs associés.Il ne faut pas que Zetor meure disons qu’il est simplement dans le coma. Peut-être trouverez vous une bonne âme sur le bon coin pour le prendre en charge et le ressuscité. Il y a tant de passionnés qui ont encore des opportunités.

  2. Bonjour Maïté,

    Un billet à la fois très drôle et triste, ce pauvre vieux Zetor, qui en a vu de toutes les couleurs.
    merci pour tes mots doux et amers, pour ceux de Jaccottet aussi, et si contente de te retrouver!
    Je t’embrasse

  3. Bonjour Maïté. Quel plaisir de te retrouver ! Plaisir de te lire et conter ce vieux Zetor. Évidemment que ces vieux compagnons ont une âme, celle du compagnonnage avec l’humain, avec les humains, à qui ils ont facilité la vie et épargné bien des fatigues.
    Ta lettre hommage est méritée. Et va savoir, si un bon génie « Zetor » ne va pas se laisser amadouer pour vous envoyer un  » macgyver » qui saura restaurer une santé à ce vieux serviteur méritant.
    Je t’embrasse !

  4. Tu as des dons de conteuse et on s’attache à ton héros, à la vieille dame aux 95 printemps !
    ET puis tout ça filé avec du Jacottet. qu’est- ce qu’on est heureux de te lire, Maïté! Tu te nourris de printemps et reviens lorsqu’il fait plus doux: merci!

  5. Maïté ce vieux et brave Zetor ne doit pas mourir, il fait partie de votre famille ! Je te communique l’adresse d’un site tchèque qui pourrait vous apporter une solution : https://491299820.s1.eshop-rychle.cz/ceskenaradi
    Il y a un formulaire de contact sur le site tu peux donc donner le numéro de série de la pièce si elle en comporte une;=. Dans le cas contraire quelques photos accompagnées du numéro de série du tracteur devraient suffire. Sur ce que j’ai vu, le prix des pièces est beaucoup moins cher que chez nos revendeurs qui d' »ailleurs ne disposent pas de la pièce de rechange. Ils répondent par mail en donnant un devis; Ensuite paiement par Paypal qui garantit la bonne finalité de l’opération. Une demande en anglais serait traitée plus rapidement je suppose. Le malade est en léthargie, il peut se réveiller avec une médecine appropriée
    Le contact courriel est : ibeno@email.cz

  6. Eh ben ! quelle émotion…
    Un bel hommage mérité pour un compagnon de tant d’années…
    Je l’avoue, je suis assez bouleversée…
    Il y a de belles connivences qui s’installent naturellement et un attachement inconscient qui d’un coup se révèle…
    Grosses Bises

  7. Je te communique l’adresse d’un site de passionnés de vieilles mécaniques
    http://passionmoteur.canalblog.com/ où j’ai laissé le lien de ta note via un formulaire de contact dans l’hypothèse ou de bonnes âmes pourraient se mettre au chevet de Zetor par téléconsultation bien sûr. En dehors de ça, ta note touchante concerne tous les passionnés de vieilles mécanioques. Bonne journée sous le soleil radieux de cette fin d’hiver.

  8. @ Sergio
    C’est vrai que pour moi, l’émotion est à son comble avec ce magnifique texte !
    Tracteur simple, assez rustique pour une vie simple de labeur !
    Il a rendu tant de services !pour la ferme, pour la sylviculture et pour le métier de résinier.
    Affreux dilemme face à cette société du toujours plus grand ou il est difficile de trouver un réparateur proche et qui a le temps… !
    Merci pour le site en CZ et nombreuses recherches.
    Effectivement, on peut éventuellement y trouver la pompe, mais la monter sur l’ancêtre… et ses freins à refaire… et toutes ses vidanges… Hélas, beaucoup de travail et l’âge avance !!! (le mien). rire!

  9. Le gigantisme du matériel agricole est une réalité indéniable. En conséquence, ces méga-concessions n’ont pas pour destination la réparation des honorables ancêtres. La solution passe à mon sens par des passionnés de mécanique qui opèrent dans la restauration de vieilles mécaniques. Peut-être pourriez-vous lancer une bouteille à l’eau sur un site d’annonces style Le Bon Coin et laisser le message en longue traîne en espérant qu’un passionné vous contacte; Ps toujours passer par l’interface de messagerie LBC pour ne pas donner à priori ses coordonnées (seulement après vérif). Je pense que cette demande a du sens. Vous avez passé en revue les points critiques de cette vieille mécanique qui peut encore donner de fiers services.

  10. Oh! Quel bonheur de te retrouver ma chère Maïté, cela me fait chaud au coeur.
    Tes mots sur ce brave Zetor me touchent, lui qui a rendu bien des services mais peut-être qu’une bonne fée passera par là, c’est mon souhait.
    Avec toute mon amitié, je te souhaite tout le meilleur et je t’envoie de gros bisous ♥

  11. @ Sergio,
    encore une fois je te remercie pour tous ces renseignements. Pour tout le temps d’engagement.
    Il y a quelque temps, nous avions (presque) trouvé un jeune mécanicien passionné de vieilles mécaniques qui s’intéressait à Zetor. Puis il y eut le premier confinement et pour nous, 6 mois sans pouvoir retourner dans les Landes, pour les raisons que tu sais. Pendant ce temps, le jeune mécanicien a disparu des radars et à ce jour, il semble qu’il ne soit toujours pas en état de s’occuper du tracteur.
    Mon mari explore toutes les pistes pour les pièces, mais il nous faut réellement un connaisseur, faute de matériel adéquat, de compétences suffisantes, et également faute d’être sur place en continu.
    Je te remercie d’être intervenu auprès de cette association bretonne que tu nous avais déjà présenté sur ton blog. Quel dommage que vous soyez si loin , car j’ai trouvé un réel partage, de l’empathie et toujours des pistes à explorer.
    Ça fait chaud au cœur.
    Bientôt nous appellerons ce couple qui avait traversé la France en tracteur depuis les Landes depuis Saint-Paul-en-Born jusqu’en Allemagne, après avoir customisé son tracteur. Je pense qu’ils habitent à moins de 20 km de chez nous. De fil en aiguille, parfois, on progresse. Grâce à vous, les bretons!

  12. @ cerisemarithé
    merci.
    tu imagines bien que dans tous ces bouleversements que nous avons vécu depuis un an et avec toutes ces difficultés accumulées, l’émotion affleure.
    J’ai écrit ce billet d’un seul jet alors que le titre sur la page blanche datait d’un an. Mais l’émotion m’a submergée après, lors de la relecture.
    Mes souvenirs remontent à l’arrivée du premier tracteur à la ferme, celui d’avant: un Pony; celui qui a remplacé les mules. Lorsqu’il était arrivé, ma grand-mère ne voulait pas voir ça et elle m’avait emmenée dans la forêt. Celui-là, je l’ai quelque peu conduit lors des foins. Ma mère l’utilisait pour tous les travaux.
    Je n’ai jamais conduit Zetor, bien trop grand pour moi.

  13. @ Colo
    Merci à toi. Eh oui! Ce sont mes racines paysannes qui resurgissent , une tranche de vie rurale qui traverse le XXme siècle et le début du XXIme.
    Moi aussi je suis très contente de te retrouver, même si j’ai pris du recul par nécessité. Mais il y a un fil invisible solide qui nous relie les uns aux autres.
    Toi aussi, tu sais ce qu’est la campagne.
    Je t’embrasse.

  14. @ Fifi

    merci d’être venue. Je te répondrai bientôt par ailleurs.
    Si tu savais comme ça me fait chaud au cœur de voir vos signes et votre soutien. J’ai beaucoup douté dans cette période. Pourtant, je sais bien que depuis un an, ce n’est facile pour personne.
    Puissent tes vœux être exaucés. Ils le sont déjà en partie puisque mon billet suscite de l’intérêt pour ce brave Zetor. Et je sens un élan de solidarité. À plusieurs, on réfléchit mieux; on tourne moins en rond.
    Je t’embrasse.

  15. @ Anne
    merci de ta visite.
    Des talents de conteuse, je ne sais pas si j’en ai mais je sais bien que pendant des années, mon quotidien s’est nourri de tradition orale et des histoires à partager chaque jour. J’en ai sans doute gardé ce regard émerveillé sur les choses, sur notre environnement.
    Quant à la Dame aux Fleurs, elle a maintenant 96 printemps, mais dieu merci ne se préoccupe plus de son Zetor!
    Tu as raison, le printemps, c’est aujourd’hui! Symbole de renaissance.

  16. @ Fifi

    moi aussi je suis touchée par ton passage. Et très heureuse aussi de te retrouver ici.
    Je me demande comment tu vas.
    Comme tu le vois, Zetor ne se résigne pas à être oublié et je voudrais que tu dises vrai. Je n’ai jamais vu de mécanicien à l’œuvre dans les contes. Il est vrai que les citrouilles qui se transforment en carrosse, les charrettes et les divers véhicules du Père Noël n’en avaient pas besoin mais croiser une bonne fée ou un bon petit lutin adroit de ses deux mains nous enlèverait une sacrée épine du pied!
    Bien à toi.

  17. @ Maria-D
    On a partagé trop de moments comme tu dis avec « nos chers ancêtres » pour qu’il n’en reste pas trace.
    Mon grand-père paternel, lorsqu’il partageait une histoire vécue, dans sa langue de patois commençait toujours par les mêmes formules rituelles, bien plus savoureuses dans sa langue qu’en français  » tu vas voir…une fois..il y avait… » Le tout accompagné d’un petit rire: alors, nous n’avions plus qu’à l’écouter dérouler le fil de la mémoire.
    Heureuse de te revoir aussi, Maria-D

  18. Quelle belle lettre pour réapparaître ici, chère Aliénor, ce qui me fait grand plaisir. Un passionné de vieux tracteurs nous a promenés un jour à travers village et champs dans une petite benne arrière aménagée pour s’asseoir dedans, un souvenir de fous rires grandioses, mais quand un outil de travail essentiel tombe en panne, quelle guigne ! Bon courage pour affronter ces nouveaux ennuis. Tiens bon.

  19. @ Tania
    Merci de ta visite qui me fait grand plaisir aussi.
    Toi aussi tu as croisé un passionné et j’imagine bien ton bonheur. C’est un souvenir inoubliable.
    Eh oui, Zetor, du fait de son grand âge et de l’absence de mécaniciens est toujours aux abonnés absents. D’autre part, les différents confinements et la limitation aux 10 km n’arrange rien.
    Merci. Porte-toi bien et prends soin de toi, Tania.

  20. Bonjour Maïté. Merci pour ta visite et ton poème.♥♥ C’est toujours un plaisir de voir tes mots. Le printemps est maussade en Alsace il l’est probablement aussi chez toi. Les petits signes d’amitié remplacent le soleil qui manque.
    Comment va Zetor ?
    Je t’embrasse.

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