avant le passage de Klauss

« La fille, cette fille, a étudié le latin et le grec. Elle a appris l’étymologie de humilié. Elle sait que humilié, étymologiquement, veut dire qui est au sol, à terre, humus le sol en latin, comme dans inhumer et exhumer, et posthume; au sol, sur la terre, dans la terre, planté dans la terre comme un arbre. Depuis toujours, depuis qu’elle a pris conscience d’être, elle se sent comme ça, plantée en terre comme un arbre, comme l’érable de la cour de la ferme…

Elle se sent plantée en terre comme l’érable de la cour, cet érable, ou comme les frênes au bord de la Santoire, ou comme certain hêtre du pré qu’elle connaît mieux que personne, muettement;depuis toujours, très très longtemps avant de se frotter au latin et d’être frottée de latin, très très longtemps avant de lire Flaubert et Homère, elle a eu cette histoire avec les arbres en particulier, et avec le pays, voire le paysage, voire les paysages en général.

Avoir une histoire comme on dit d’une histoire d’amour, sauf que cette histoire d’amour-là ne finit pas, elle dure depuis que cette fille est au monde, et c’est une grâce inouïe, une grâce une force un jet une joie un élan une source; on ne sait pas bien quel mot mettre là, je ne sais pas bien, on s’y épuiserait. »

MARIE-HÉLÈNE LAFON/ CHANTIERS

une des cabanes de mon enfance

En ce qui me concerne, il ne faut pas prendre toute ressemblance avec Marie-Hélène Lafon au pied de la lettre, tout au moins pour le grec qui n’a jamais fait partie de mon apprentissage, pas plus que pour l’érable ou le frêne qui ne sont pas partie prenante du paysage landais.Mais cependant, mon attachement viscéral va vers les chênes de l’airial, qui aujourd’hui ne sont plus, vers ceux de la forêt aussi,ceux qui poussent spontanément, et vers ces pins qu’une amie québécoise avait trouvés « si maigres » et dont elle se demandait s’ils étaient malades. Et bien sûr, j’ai cette histoire d’amour avec le sol, si maigre soit-il; qu’il soit d’ajoncs ou de bruyère, de fougères, de sable, de terre à fouler, d’un lieu où s’ancrer, avec ce qui veut bien y pousser.

Ces mêmes pins qui refusent de se livrer et de livrer leur monde subtil à ceux qui ne les voient que depuis l’autoroute, à 130km/ et dont parlait le poète, mettant le pin au cœur d’un symbole:

« On ne voit en passant par les Landes désertes,

Vrai Sahara français, poudré de sable blanc,

Surgir de l’herbe sèche est des flaques d’eaux vertes,

D’autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc… »

écrivait Théophile Gautier.

Bien sûr je m’insurge contre cette description ni tout à fait vraie, ni tout à fait fausse, et puis les derniers gemmeurs ou résiniers ont déserté les forêts avec leur « hapchot » et leur échasse appuyée contre le pin, comme mon grand-père maternel. ou mon père.

La craste en février

Landes d’avant Klauss

j’ai aussi de ces aubes en camaïeu
où la rosée pianote sur les fougères
et diamante les dentelles d’araignées
de pin à pin comme toile de nuit
à suspendre au creux du petit jour.
Les chemins se sablent doré
et les pas de fraîche en fraîche
sont de pure virginité.
L’espoir en sautoir
brode les rayons d’horizon.
Rien ne bruit. Tout est doux
Roux et or pâtiné d’humidité.
La lande mijote son ardeur
et ses cigales heureuses
entre deux tartines d’été.
Les heures n’ont de cesse
de préparer en secret
le volcan de midi
les couleurs de Van Gogh
au zénith de l’air en suspension.
La lande poudroie
La lande rougeoie
et tourne en dérision
le passé décomposé
des sombres années
où la forêt était sueur
était chemin du résinier.
Le souvenir est contemplation
nectar d’enfant nourri de sa passion.

Maïté L

« Ces traits tirés à l’infini, ces chemins à perte de vue paraissent rectilignes, ouverts alors que rien n’est plus sinueux, plus secret que cet alignement de pins compact et inépuisable »
JEAN-PAUL KAUFFMANN: LA MAISON DU RETOUR
*
à suivre

Vint le jour partagé

Non dans le sens de la langueur

Mais dans le sens des frissons.

Un jour de rosée prometteur

Scindant la ligne  d’horizon

Un jour de bois et de prairies

Et de chevreuils enhardis.

La langue cueillait le tic tac

Des cimes et de leur ressac

Les yeux appauvris se réveillaient

Et s’habituaient au silence posé

Sur le bord des berges en poussière

Le jour velours se prenait à rêver en lisière

De ce qui serait onguent de mains

Livrées aux gants d’herbe et de matin.

Passants  entre les jeux  de cache-cache des pins

Le ciel est bleu si l’on en connaît le chemin.

La brume accompagnait ce matin-là le lever du soleil. J’entrepris donc d’aller à sa rencontre mais elle s’estompait bien plus vite que je ne progressais.

Je pris le chemin des sables, au-dessus du pipe line, puisque nous sommes au pays de l’or noir.Et je marchai le long de la craste particulièrement asséchée.

Mais bientôt, j’oubliai la brume car à mes pieds s’ouvrait le livre des traces. Je venais tout juste de comprendre pourquoi dans la nuit noire, j’avais entendu des jappements furieux. A l’heure où les animaux de la forêt venaient s’abreuver, s’était engagée une course poursuite.

Je suivis  les traces jusqu’au point de  rencontre.

Et je finis par apercevoir ce qui restait de brume accrochée à la forêt.

La journée s’annonçait belle. bientôt le sable effacerait cette page de vie, avant d’écrire la suivante.

Un matin solitaire, je partis en corps-à-corps avec la forêt.Parfois les pins furent témoins de corps-à-cris mais ce n’était pas le cas ce jour-là.

La nuit finissait de s’égoutter sur chaque brin de végétation et la lumière faible, fade, délavée rasait les taillis. Sur le chemin vite effacé, sévissaient les ajoncs m’obligeant à calculer où poser le pied. Entre chien, loup absents et rosée généreuse, je me glissai pour cueillir les présents d’un matin qui flattait mon côté sauvage.

Pourquoi partager un peu de la forêt à la végétation passe-partout qui n’a que la richesse des landes sèches?

Pourquoi compter une à une ces gouttes de pluie, de rosée, de lumière bien à l’abri des sous-bois?

Pourquoi partager cet espace niché entre public et intime?

Si proche des racines.

Comme un premier

.Pas.

Et puis:

.L’ESPOIR.

Le matin avait commencé comme ceci: par un coup d’œil lancé au ciel. Les nuages semblaient prendre la poudre d’escampette après avoir saupoudré le levant.(Vous pouvez cliquer sur chaque photo pour l’agrandir)

Puis avant midi, je perdis et je retrouvai deux fois ma montre entre les plages du Sud, celle du courant et celles des Ailes. Cela faisait plus de trente ans que je n’avais pas vu Mimizan.

Voici la plage du courant. Le courant vient du lac d’Aureilhan et se jette dans l’océan Atlantique à Mimizan . il sépare la ville du sud de celle du nord.


Si comme moi vous aimez contempler les tons émeraude, turquoise… Vous serez gâtés. La matinée avait été fraîche: les températures étaient proches de zéro et puis rapidement elles  redevinrent estivales avant midi.

Baigneurs,surfers, promeneurs s’étaient donné rendez-vous pour des joies simples de septembre.

Au loin un bateau…

ET puis…je vous laisse sur cette vision de la plage des Ailes: » il y a le ciel, le soleil et la mer… »

A quelques heures de là, sur une petite route étroite de campagne, sur les champs à perte de vue, le ciel efface les dernières heures du jour.

Les nuages flottent à portée basse et galopent au-dessus de nos têtes. Pas un bruit. Parfois un chevreuil s’aventure, à la recherche d’un point d’eau ou bien un héron  fouille le fossé. Au loin, les nuages se font plus pressants en direction de l’océan.

Et j’ai une pensée pour Saint-Exupéry qui connut ces contrées.

Quittant mon village « où la vie s’écoule comme du miel« *, je relis, sur fond de nuages un passage de TERRE DES HOMMES:

« Aussi nous interdisait-on, sous peine des sanctions les plus graves, le survol des mers de nuages au- dessus des zones montagneuses. Le pilote en panne, s’enfonçant dans l’étoupe blanche, eût tamponné les sommets sans les voir.

-C’est très joli de naviguer à la boussole, en Espagne, au-dessus des mers de nuages, c’est très élégant, mais…

Et plus lentement encore:

-…mais souvenez-vous: au-dessous des mers de nuages… c’est l’éternité.

Voici que brusquement, ce monde calme, si uni, si simple, que l’on découvre quand on émerge des nuages, prenait pour moi une valeur inconnue. Cette douceur devenait un piège… »

Texte d’Antoine de Saint-Exupéry

*Citation relevée par Pierrette Ronteix dans son tome I sur Parentis-en Born